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“  Rive gauche “  (extrait) 

Martine de Béhague avait 70 tapis exposés tels des oriflammes dans sa salle de théâtre, « La Byzance du 7e » de son hôtel particulier et ils étaient parfois bien plus précieux et étonnants qu’on ne le croyait selon l’inventaire que Jean-Louis de Ganay m’avait fait donner par son notaire, Maître N...  Le “ Comtesse de Béhague Carpet ” avait été estimé en 2010 en salle des ventes londoniennes 250 000 à 380 000 Dollars américains mais avait été acheté pour près de 10 millions de Dollars (sans les frais) par le Sheikh Saoud Bin Mohamed Bin Ali Al-Thani chez Christie’s. Il admirait la comtesse et ses collections. Le Sheikh qatari avait reçu le titre de « Premier collectionneur au monde » avant que sa cousine ne le remplace. Je l’ai rencontré deux fois avec son marchand londonien favori au début, Mr Hoo à prononcer comme pour huer, ce qui amusait au téléphone la marquise Philippine. Le Vizir m’avait aussi appelée le soir, vers 21 h,  depuis Doha mais je n’avais pas toujours répondu car j’étais sortie. Pardon.

Dans le petit salon de l’avenue d’Iéna, la marquise Philippine de Ganay se pencha et prit une enveloppe déposée sur une table. Je reconnus mon écriture. Elle en sortit délicatement un long morceau de papier rectangulaire qu’elle déplia presque à hauteur d’œil :

« Le Comtesse de Béhague Carpet. Le tapis le plus cher du monde »

Elle ajouta en riant : « C’est presque un origami. »

Un origami comme ceux de mon père qui les commettait en forme de cocottes pour bien m’expliquer la vie d’une femme moderne... Mais revenons avenue d’Iéna. J’avais brièvement renseigné Madame de Ganay dans ma lettre sur le prix du tapis le plus cher au monde de l’année 2010.

« Vous avez réussi un coup de maître, Laure, je vous félicite. »

Je suis historienne de l’art. Je m’occupe, en quelque sorte, de fortune mais critique, celles de collectionneurs, celles, souvent plus grandes avec le temps, de peintres et de sculpteurs. Je suis une chasseuse de tête anciennes et bien faites. Je fournis parfois une matière à la vie mondaine, au paraître et faire ressurgir une personnalité, rendre la mémoire font partie de mon métier. Je me penchais pour prendre le petit papier imprimé trouvé sur la Toile et faisant environ 20 cm. « Le comtesse de Béhague Carpette ? » répétais-je avec un maudit accent français. « Je sais, Madame, dix millions de dollars. Il est très beau… enfin, je veux dire, la pièce originale ».

« Ne m’appelez plus que Philippine, Laure » me dit-elle satisfaite, et très gentiment bien qu’elle soit Noailles. Je contemplais distraitement, ravie de l’amitié qu’elle me faisait, sans accepter bien entendu, la photographie imprimée au mieux chez moi. Le Comtesse de Béhague Carpet - soit 9 599 535 Dollars - n’était peut-être plus la propriété des Ganay depuis que la Marquise Philippine, nièce de Marie-Laure de Noailles, n’entre dans sa nouvelle famille qui ne savait rien du succès du tapis.

A cause de mon accent trainant sur le double “ t ” final, je craignais qu’elle ne comprenne que le petit tapis avait été mal vendu selon moi car trop rapidement mis sur le marché. J’ajoutais donc au sujet du Comtesse de Béhague Carpet pour m’excuser : « Je crains de l’avoir dévalorisé, Madame, en vous l’envoyant par les postes françaises ». "

(...)

Elle était la châtelaine d'un grand domaine. Courrez à Courances ! Lorsque j’entrais au grand salon à Courances pour la première fois après un déjeuner un jour de printemps, je vis que la perspective centrale ouvrait sur le ciel littéralement tombé au pied du château. Le ciel, là-bas, c’est la moitié du paysage. Son reflet dans le bassin, un miroir du temps qui passe, ne fait qu’augmenter cette impression. En été, je m’y suis baignée. Un véritable champ aquatique s’y est développé. De longues algues grattant un peu les jambes qu’elles emprisonnent, entravant votre marche, vous obligent à nager pour vous libérer. Ces longues plantes deviennent comme de longs cheveux, les mains et les bouches d’invisibles naïades ou sirènes, n’importe quelle divinité liée aux eaux convient, désirant vous retenir durant la nage. Je me souviens. C’était une fin d’après-midi, la chaleur était intense, les naïades malicieuses étaient les bienvenues, rafraîchissantes malgré leurs langues chatouilleuses. J’avais travaillé tout l’après-midi sur la correspondance de Martine.

(…)

On m’en veut de parler de ma vie, on voudrait la confisquer au profit de familiers qui n’ont jamais rien dit mais tout à avouer.

Je venais aussi souvent que possible et il m’interpellait prestement par téléphone ou par télex, carte postale même. Venez, vous devez retravailler ce passage et de fait, rien n’est parfait mais un livre le serait. Il mentait. Il voulait juste me parler. La carte postale d'une grosse tour normande, je l'ai jetée.

(…)

Sur Radio Notre-Dame, j'ai entendu il y a longtemps le témoignage d'un aveugle devant faire tous les jours le même trajet. Un jour, il a rencontré sur sa route une femme qui est devenue son unique grand amour. C'était Dieu qui l'avait mise là, il s'est cogné à elle, je crois, mais Il le lui avait dit dans son cœur, à l'oreille. Une femme au bout d’une canne blanche, cela prête à songer. Dans ma vie, il n’y a personne. On m’a fait trop d’ennuis et cela m’a écartée des autres. Des hommes m’ont aimée mais un m’a haïe, se croyant en rivalité, et ses femmes, qui étaient mes sœurs,  ont suivi. Un raz-de-marée de haine passe dans ma vie... Mon cœur est noyé à l’envie, la jalousie.

L’un d’eux devait venir le 24 décembre. Personne n’a sonné. Un malaise sur un canapé. J’étais seule jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une femme plus ordinaire de personnalité s’était faite passer pour moi, s’était bien vêtue pour le charmer et me tuer. Un ordre de sa mère qui la couvre de haine elle-même, ce qu’elle aime.Aujourd’hui, j’essaie de me consacrer à autre chose qu’à la haine des autres, une haine que je n’ai jamais souhaitée. Difficile... C'est morte qu'on va m'aimer. Le Père l'a promis : par milliers d'âmes et milliers d'années. "

(Extraits publiés sur mon facebook.com le 6 novembre 2024)

Laure S.